Par Gérard Fontaine

Margot Van Voorhies Carr dans les années 50; elle porte, notamment, une broche et des boucles d'oreille en cristal de roche opalescente sorties de ses ateliers.  Photo: cortesia de Lily Castillo, Los Castillo, Taxco.

Margot Van Voorhies Carr dans les années 50; elle porte, notamment, une broche et des boucles d’oreille en cristal de roche opalescente sorties de ses ateliers.
Photo: cortesia de Lily Castillo, Los Castillo, Taxco.

Fascinante personne, Margot Van Voorhies Carr! La vie – on pourrait dire “les deux vies” –  de cette créatrice de génie est digne du roman; les quarante premières années sont jalonnées de drames et entourées de mystère, un mystère qu’assez récemment un livre remarquablement documenté a en partie dissipé . En particulier, on a prétendu qu’elle était d’origine française, que son père était français – à moins qu’il ne fut hollandais – ou que sa mère était française. Rien de tout cela n’est vrai: son père était américain et sa mère québécoise. Quant à Margot, selon les archives de San Francisco, elle est née dans cette ville en août 1896: elle était donc de nationalité nord-américaine.

Il est vrai que, comme brouilleuse de cartes, elle avait de qui tenir.
Son père, Albert dit Durand, était né dans le Missouri en 1864, selon lui d’un père français né en France et d’une mère originaire d’Italie. En fait, c’est la mère d’Albert – la grand-mère de Margot – qui était française et s’appelait Durand; quand à son père, il appartenait à une famille ancienne et importante de La Nouvelle-Orléans, les Voorhies. Après un différent familial dont on ne sait pas grand chose, le jeune Albert Voorhies s’enfuit de la maison paternelle, changea de nom et prit celui de sa mère. En 1896, Albert “Durand” épousa Albina Chabot et ils eurent deux enfants. Leur première née (et seule survivante) fut la future Margot de Taxco.
Quant à la mère de Margot, elle était née Marie-Albine Chabot au Québec en 1861 et avait émigré aux USA vers 1880. Elle était le 9e des 12 enfants d’un couple de fermiers de lointaine origine française, Cécile et Jean-Baptiste Chabotte.
Comme on le voit, les origines françaises de Margot ne sont pas celles qu’on croit.
Albert “Durand” mourut à San-Francisco d’une attaque cardiaque le 4 janvier 1903; il avait 36 ans, la petite Margot en avait 7. Après cette disparition, la veuve et sa fille découvrirent sa véritable identité et prirent, la fille d’abord, sa mère ensuite, le véritable nom de famille d’Albert. Ainsi Margot Durand devint-elle Margot Voorhies puis, en 1915, Margot “Van” Voohries. Première décision de jeune femme libre.

Bracelet

Bracelet en argent sterling fondu et gravé (détail). Travail des débuts de Margot de Taxco, 1947-1949. Col. partic. Mexico.

La vie américaine de Margot fut jalonnée de drames, en particulier le tremblement de terre de San Francisco en 1906, l’atroce assassinat de sa mère en 1931 et le désastre d’un premier mariage avec un dentiste américain plus jeune qu’elle, le Dr Evans Carr, qu’elle épousa en 1927; le divorce fut prononcé en 1936. Ces années sont aussi celles d’une longue lutte pour survivre, la jeune femme se faisant tour à tour agent d’assurances, comptable, sténo, coiffeuse, esthéticienne, cosmétologue…
En 1937, Margot a passé 40 ans – quoiqu’elle en dise, car elle a toujours triché sur son âge, à l’époque c’était tendance -; il était grand temps pour elle de réagir. Elle part pour le Mexique, un excellent choix: sa vie professionnelle va se métamorphoser en success story. En une dizaine d’années, Margot va devenir une star d’un art dont elle ignore encore tout.

À Mexico, elle entre d’abord dans l’atelier du photographe Hugo Brehme, qui lui apprend son métier; elle fait aussi une rencontre essentielle, celle de Maria de los Angeles, une amie pour la vie qui lui fait découvrir Taxco. Là, nouvelle rencontre décisive: celle d’un jeune orfèvre qui vient à peine de passer maître dans l’atelier de William Spratling; il s’appelle Antonio Castillo, il a vingt-cinq ans et la séduction latine, c’est le coup de foudre. Margot l’épouse en 1937 et, l’année suivante, le jeune orfèvre, sa femme, ses deux frères et leur cousin Salvador Teran, tous orfèvres de grand talent, fondent leur propre atelier; c’est le début d’une des plus importantes maisons de Taxco, Los Castillo, qui existe toujours aujourd’hui.
Margot dessine des modèles, apporte des idées qui seront reprises par l’ensemble de la profession, apprend toutes les ficelles de cet art si exigeant, si difficile. Mais le ménage bat de l’aile, Margot ne peut avoir d’enfant et pour cause; le couple divorce en 1946.
Toutefois, Margot sait rebondir; comme lors de sa séparation du Dr Carr, ce désastre personnel se transforme en opportunité professionnelle; chez Los Castillo, Margot s’est formée et s’est affirmée, elle peut désormais voler de ses propres ailes. En 1947, avec l’aide de quelques talents qui lui font confiance, elle fonde à son tour son atelier de joaillerie et devient Margot de Taxco.

Le célèbre modèle "Vibora" valut à Margot de Taxco de remporter le Concours de la Feria de la Plata de Taxco en 1954. Collier ras de cou aux émaux champlevés verts et mordorés sur argent sterling, 1954-55. Vendu sur ebay (ashland_investments) en avril 2013, US $ 3.850.

Le célèbre modèle “Vibora” valut à Margot de Taxco de remporter le Concours de la Feria de la Plata de Taxco en 1954. Collier ras de cou aux émaux champlevés verts et mordorés sur argent sterling, 1954-55. Vendu sur ebay (ashland_investments) en avril 2013, US $ 3.850.

Les deux premières années sont incroyablement fertiles; l’atelier sort plus de deux cent modèles – deux par semaine en moyenne -, réalisés en général en argent 950, voire 980 – le sommet dans la qualité – , souvent ornés de pierres, d’améthystes en particulier. En 1949-1950, une étape décisive est franchie; avec l’aide de Sigi Pineda, autre grand de Taxco, elle lance une ligne de bijoux en émaux champlevés sur argent qui va assurer sa célébrité jusqu’à aujourd’hui. Le succès est immense, Margot ouvre des boutiques partout, à Mexico bien sûr, dans la prestigieuse avenidad Juarez, dans les principales villes des États-Unis aussi. Une partie des modèles existants connaissent des versions en émaux et six cent modèles nouveaux s’ajoutent à la collection, dont certains restent des chefs-d’oeuvre inégalés, avidemment recherchés par les collectionneurs aujourd’hui encore.

La fin de l’histoire est plus triste; une série de revers et de difficultés sociales conduisirent Margot de Taxco à la faillite en 1974 et, en 1978, l’atelier de Taxco dut fermer. Margot, qui avait plus de quatre-vingt ans, se retrouva dans la gêne et se refugia chez sa vieille amie Maria de los Angeles – qui avait elle-même épousé en 1950 un autre orfèvre formé chez Spratling, Reveriano Castillo, avec lequel elle avait fondé Reveri, autre atelier important.
Le 26 juillet 1985, Margot mourut pauvre et oubliée. Aujourd’hui, elle est internationalement reconnue, exposée dans les musées, et la cote de ses oeuvres ne cesse de grimper.

Cet article est publié avec l’autorisation de la Rêvista, Mexico.