L’une des boutiques les plus remarquables du célèbre Mercado del Sabado de San Angel porte le nº 1; c’est celle du bijoutier Matl qui, voici plus d’un demi-siècle, participa à sa fondation avec quelques artisans soucieux de présenter dans de bonnes conditions leurs créations au public; parmi eux, Victor Fosado, un artiste extraordinaire dont je vous parlerai prochainement; ses filles, les célèbres jumelles Paulina y Malinali, ont elles aussi conservé la boutique paternelle (nº 11, même allée), où elles présentent leurs modèles de haute couture inspirés des textiles et broderies traditionnels.

Par Gérard Fontaine

Mais parlons aujourd’hui de MATL.

1- Un des tout premiers modèles de MATL, entre 1937 et 1940. Ce collier unit les deux principales sources d'inspiration de l'atelier, les colombes de l'artisanat mexicain traditionnel et des motifs préhispaniques tels les cascabeles, symboles de fidélité; c'est aussi l'un des premiers exemples d'emploi des trois pierres fétiches de MATL, cabochons de turquoises et de corail et améthystes taillées.

1- Un des tout premiers modèles de MATL, entre 1937 et 1940. Ce collier unit les deux principales sources d’inspiration de l’atelier, les colombes de l’artisanat mexicain traditionnel et des motifs préhispaniques tels les cascabeles, symboles de fidélité; c’est aussi l’un des premiers exemples d’emploi des trois pierres fétiches de MATL, cabochons de turquoises et de corail et améthystes taillées.

En 1934, Matilde Poulat, une jeune femme pleine de talent et d’imagination, décide de se lancer dans la création de bijoux et ouvre une boutique à Mexico. Elle a étudié la peinture à l’Academia de Bellas Artes de San Carlos – où elle a connu, entre autres, Diego Rivera -; elle est aussi, comme l’ensemble du monde artistique mexicain, sous le choc de la découverte récente de la tombe nº 7 de Monte Alban par l’archéologue Alfonso Caso en 1932. L’exhumation retentissante des chefs-d’oeuvre de l’orfèvrerie mixtèque qu’elle recelait exerça une influence décisive sur sa vocation et devait influencer son style et celui de sa maison tout au long de son histoire jusqu’à aujourd’hui.

Naturellement, Matilde Poulat n’est pas orfèvre de formation; elle dessine les modèles et, surtout, assure le rayonnement – on dirait aujourd’hui les relations publiques – de la maison grâce à ses nombreuses relations dans l’intelligencia mexicaine. Mais elle a auprès d’elle un neveu extraordinairement doué, Ricardo Salas Poulat; elle l’avait très vite repéré et avait obtenu de sa soeur de le prendre en apprentissage dès l’âge de 11 ans; le jeune Ricardo suit donc, à son tour, les cours de l’Academia de San Carlos, où il reçoit une formation d’orfèvre et de lapidaire (il apprends à travailler, notamment, la turquoise, le corail, l’améthyste et l’ivoire) et remporte le prix Diego Rivera. Très vite, il s’affirme comme un talent complet, à la fois dessinateur, orfèvre et lapidaire.

En 1937, Matilde Poulat crée avec lui la marque “MATL” (“MA” pour Matilde et “ATL” pour “agua” en langue nahuatl, élément auquel le jeune Ricardo s’identifiait).

Très vite, dès 1941, commence la reconnaissance internationale: MATL est invité à participer à une exposition d’orfèvrerie latino-américaine à la Pan American Union de Washington. Les clients célèbres affluent, depuis les amis de toujours tels Diego Rivera et Frida Kahlo jusqu’aux illustrations mexicaines de la scène ou de l’écran – le chanteur et acteur Pedro Vargas, le comédien Cantiflas et, bien sûr, les stars du cinéma mexicain Maria Felix, Dolores del Rio, Columba Dominguez…; les bijoux de MATL participent du style de Frida Kahlo, un style devenu aujourd’hui mythique.

2 & 3 - Ce collier très spectaculaire en argent repoussé et cabochons de turquoise est un bijou de star: il a été porté par Dolores Del Rio, qui fut une fidèle cliente de MATL. Créé entre 1937 et 1940, il fut réédité par Ricardo Salas au milieu des années 80 et vient d'être de nouveau réédité par ses descendants.  Col. privée, Mexico.

2 & 3 – Ce collier très spectaculaire en argent repoussé et cabochons de turquoise est un bijou de star: il a été porté par Dolores Del Rio, qui fut une fidèle cliente de MATL. Créé entre 1937 et 1940, il fut réédité par Ricardo Salas au milieu des années 80 et vient d’être de nouveau réédité par ses descendants. Col. privée, Mexico.

À cette époque aussi, l’équipe familiale se renforce; en 1947, l’épouse de don Ricardo, Carmen Vasquez de Salas, la rejoint.

Au début, les bijoux d’argent sont formés à partir de lames d’argent repoussées dans des moules qui leur donnent leur relief (repujado) puis travaillés au ciseau (cincelado); ils ne comportent pas (ou peu) de pierres, sauf certains bijoux directement inspirés de l’art préhispanique – construits, par exemple, autour de masques d’obsidienne dorée, d’onyx ou de jade verte… Il se fait grand emploi du filigrane, à l’exemple des joyaux découverts à Monte Alban. Les thèmes animaliers sont fréquents, empruntées à l’artisanat traditionnel: colombes – qui restent jusqu’à aujourd’hui l’emblème de la maison -, quetzals, chouettes, poissons, hippocampes, serpents…

Assez rapidement, l’emploi des pierres s’affirme, un véritable “code lapidaire” caractéristique de MATL se dégage, éblouissant, inimitable: turquoise, corail et améthyste, les deux premiers en cabochons, la troisième souvent taillée et mise en vedette – les améthystes taillées sont les plus belles et celles qui ornent les bijoux de MATL sont généralement somptueuses. Le “style MATL” parvient à sa maturité et repose désormais sur l’alliance de l’argent, du filigrane d’argent en particulier, et des trois pierres emblématiques.

Dans les années 40 également, une nouvelle thématique importante apparaît chez MATL, curieusement en continuité des précédentes: la croix. Elle est, certes, inspirée des formes catholiques traditionnelles de l’époque coloniale, de la croix dite “de Malte” en particulier; mais elle pourrait bien s’inspirer aussi, selon certains spécialistes, de signes préhispaniques que l’on trouve, par exemple, dans le Codex Tro-Cortesianus dit “de Madrid” et qui, au dire des experts, symbolisent l’Univers (les Quatre Vents et le centre du monde)…. Quoi qu’il en soit, la croix est profondément ancrée dans la conscience mexicaine et ce thème inaugure une importante collection d’objets religieux qui reste jusqu’à nos jours l’une des spécialités de MATL. Le pape Jean-Paul II, élu en 1978, fut un des illustres clients de l’atelier jusqu’à sa mort en 2005. Cette collection à thème religieux se développera au fil des années sous l’impulsion personnelle de don Ricardo.

4 - Ces boucles d'oreille et cette bague ornées d'améthystes et de turquoises, constamment rééditées depuis, furent créées pour Frida Kahlo. La bague Paralelo Azteca naquit en une douzaine d'heures des mains du jeune Ricardo Salas sur demande de sa tante Matilde Poulat lors d'une tertulla, une des fiestas dont Frida était la grande prêtresse; au petit matin, Frida l'avait à son doigt! En 1943, elle la prêta à Natasha Gelman lorsqu'elle posait pour son célèbre portrait par Diego Rivera. Matl-issime!

4 – Ces boucles d’oreille et cette bague ornées d’améthystes et de turquoises, constamment rééditées depuis, furent créées pour Frida Kahlo. La bague Paralelo Azteca naquit en une douzaine d’heures des mains du jeune Ricardo Salas sur demande de sa tante Matilde Poulat lors d’une tertulla, une des fiestas dont Frida était la grande prêtresse; au petit matin, Frida l’avait à son doigt! En 1943, elle la prêta à Natasha Gelman lorsqu’elle posait pour son célèbre portrait par Diego Rivera. Matl-issime!

En 1960, Matilde Poulat disparaît, mais l’avenir de la marque est assuré. Ricardo et Carmen SALAS ont une fille, Rosalba, qui va se joindre à ses parents en 1980; plus tard, lorsque son père mourra en 2005, elle prendra sa succession à la tête de la maison avant que son mari, don Omar Gabriel Tadeo Juárez, et leurs deux filles Gabriela et Teresita – orfèvres et lapidaires elles aussi – reprennent les rênes lorsqu’elle-même disparaît en 2010.

Aujourd’hui, des clientes de haut parage continuent à porter les créations de MATL, parmi lesquelles la princesse Letitia des Asturies, épouse du prince héritier d’Espagne, Hillary Clinton ou l’actrice Salma Hayek – qui fut l’interprète du film “Frida” en 2002. L’atelier, qui célèbrera l’an prochain le 80e anniversaire de sa fondation, reste essentiellement familial et la 4e génération de la dynastie fondée par Matilde Poulat et Ricardo Salas continue d’offrir au public des créations qui sont aujourd’hui devenues de grands classiques. Vous les trouverez chaque samedi au Bazar del Sabado et, bien sûr, dans quelques boutiques aux USA – mais c’est moins commode, sans doute moins agréable et certainement plus cher.