Par Gérard Fontaine

C’est assez frappant: dans la première moitié du XXe siècle, à dix ans d’intervalle, trois Américains du nord qui ne savaient rien de l’artisanat d’art en général ni de l’orfèvrerie d’argent en particulier vinrent s’installer au Mexique pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec ces secteurs; tous trois en firent leur raison d’être, tous trois jouèrent un rôle décisif dans le spectaculaire développement que connut l’orfèvrerie d’argent mexicaine à partir de 1910; et tous trois devinrent célèbres grâce à elle.

Le premier s’appelait Fred Davis (1877-1961) et arriva au Mexique pour raisons familiales en 1910. À la fin des années vingt, ce fut l’architecte William Spratling, venu, lui, au Mexique pour écrire; il avait choisi Taxco pour le faire tranquillement mais, comme je vous le conterai bientôt, la faillite de son éditeur le contraignit à trouver un autre métier. Dans l’ancienne ville de José de la Borda, l’orfèvrerie d’argent subsistait alors à l’état de trace; mais Spratling savait dessiner, il avait des idées, du savoir-faire et de l’entregent: il fit de Taxco la capitale de l’argent au Mexique.

La troisième fut Margot van Voorhies Carr, la mythique Margot de Taxco; à la fin des années trente, après avoir fait un peu tous les métiers aux USA, elle avait gagné Mexico pour y refaire sa vie et avait commencé par y apprendre la photo. Une rencontre amoureuse avait changé son destin: en épousant le jeune et brillant orfèvre Antonio Castillo puis en le quittant dix ans plus tard, elle acquit tout ce qu’il fallait pour devenir l’une des vedettes de Taxco.

Trois destins parallèles, en définitive, dans lesquels le Mexique joua le rôle de révélateur.

1- Dans sa recherche d'authenticité, Fred Davis aurait été le premier à associer des pierres dures telles l'obsidienne ou l'onyx à l'argent. Ce beau collier de la fin des années 30 alterne masques d'obsidienne vert sombre inspirés de l'art préhispanique et plaques d'argent en forme de bouclier; en même temps, sa stylisation Art Déco est très contemporaine. Vendu sur ebay en 2013 pour un prix attendrissant: US $ 1,009,99

1- Dans sa recherche d’authenticité, Fred Davis aurait été le premier à associer des pierres dures telles l’obsidienne ou l’onyx à l’argent. Ce beau collier de la fin des années 30 alterne masques d’obsidienne vert sombre inspirés de l’art préhispanique et plaques d’argent en forme de bouclier; en même temps, sa stylisation Art Déco est très contemporaine. Vendu sur ebay en 2013 pour un prix attendrissant: US $ 1,009,99

Mais revenons à Fred Davis. En 1910, la dernière année du Porfiriato, Frederick Walter Davis, dit Fred Davis, qui était né en 1877 à Chicago, s’installa pour raisons familiales au Mexique. Il avait une trentaine d’années, il lui fallait gagner sa vie et il entra comme directeur adjoint dans la Sonora News Company, qui jouissait de la concession de la vente des journaux, guides, aliments et souvenirs dans les gares du Mexique. Par nécessité professionnelle, il voyagea dans tout le pays et découvrit l’art populaire et l’art préhispanique; il commença à les étudier, se mit à acheter aussi bien de l’artisanat que des antiquités – c’était le moment: pendant la révolution (1910-1920), de nombreux objets apparaissaient sur le marché. Très vite aussi, il développa un réseau d’artisans auxquels il pouvait acheter directement. Éprouvant un intérêt particulier pour la bijouterie d’argent, il entreprit de créer ses propres modèles et devint bientôt un orfèvre reconnu; de nombreux maîtres, tels Abraham Paz, Jesus Cazares, Valentin Vidaurreta ou Ezequiel Gomez, réaliseront ses dessins et resteront influencés par sa vision – ce qui n’excluait pas que Davis leur achetât leurs modèles pour les commercialiser.

2- Bracelet en argent dit "aux chevrons", fermoir orné d'un important cabochon d'améthyste. Ce modèle, qui fut édité en collier ou en bracelet avec fermoir d'améthyste ou de quartz rose mais aussi en argent seul (comme en témoigne un beau collier conservé au Musée Belber Jimenez d'Oaxaca), connut un grand succès et Davis le produisit tout au long de sa période d'activité indépendante. Col. privée, Mexique.

2- Bracelet en argent dit “aux chevrons”, fermoir orné d’un important cabochon d’améthyste. Ce modèle, qui fut édité en collier ou en bracelet avec fermoir d’améthyste ou de quartz rose mais aussi en argent seul (comme en témoigne un beau collier conservé au Musée Belber Jimenez d’Oaxaca), connut un grand succès et Davis le produisit tout au long de sa période d’activité indépendante. Col. privée, Mexique.

Après que la révolution eût tout remis à plat, une génération prodigieuse entraînée par José Vasconcelos recherchait une nouvelle identité pour le Mexique. Avec d’autres artisans, artistes et intellectuels de l’époque, Fred Davis contribua à définir ce qui allait devenir le style mexicain du XXe s. en s’inspirant largement de l’art précolombien et des objets et motifs indigènes ou populaires. Pour Fred Davis et ses amis, l’argent était un métal d’expression par excellence, par opposition à l’or réservé naguère aux anciennes classes dirigeantes. Pour la même raison, ils remplacèrent les gemmes précieux de l’orfèvrerie d’antan par les pierres dures autochtones; les préférées de Davis étaient – de loin – l’améthyste, l’onyx et l’obsidienne; mais il employait aussi la turquoise, l’opale de feu, la jadéite, la malachite, la néphrite, le quartz rose, etc. Comme Spratling plus tard, il intégrait également à certaines créations de petites pierres sculptées anciennes. Les bijoux et objets réalisés en argent seul sont plus rares.

L’essentiel de ses trouvailles était commercialisée par la Sonora News, dont il devint le directeur; mais il réservait une partie des meilleures pièces pour sa collection; dans le Palais Iturbide, calle Francisco Madero, il ouvrit une boutique-galerie d’art et d’artisanat dans laquelle il continua de proposer ses lignes de joaillerie. Surtout, cette boutique devint un rendez-vous des artistes et intellectuels de l’École mexicaine alors en formation – en particulier ceux qui oeuvraient à la définition d’une nouvelle identité nationale à partir de ses racines indiennes du pays – et des étrangers, américains en particulier, qui redécouvraient le Mexique, une fois la paix revenue avec la fin des troubles révolutionnaires. Davis fut parmi les premiers à collectionner, exposer et vendre les oeuvres de Diego Rivera, de José Clemente Orozco et de Rufino Tamayo; Miguel Covarrubias et le français Jean Charlot (qui fut, on ne le sait pas assez, l’un des inventeurs du muralisme) fréquentaient sa galerie. Davis y présentait également des artistes américains dont, à partir de 1931, William Spratling.

3- Cette boite à cigarettes en argent fit partie de la première collection officielle de Fred Davis pour Sanborns, en 1935. Son couvercle est orné d’un petit masque en onyx et ses quatre côtés de godrons allongés inspirés de l’art aztèque, un décor très représentatif de la production de Davis à cette époque. Sur le couvercle est gravée la date du 24 décembre 1935: un joli cadeau de Noël! Col. privée, Mexico.

3- Cette boite à cigarettes en argent fit partie de la première collection officielle de Fred Davis pour Sanborns, en 1935. Son couvercle est orné d’un petit masque en onyx et ses quatre côtés de godrons allongés inspirés de l’art aztèque, un décor très représentatif de la production de Davis à cette époque. Sur le couvercle est gravée la date du 24 décembre 1935: un joli cadeau de Noël! Col. privée, Mexico.

En 1928, Davis fit la connaissance du nouvel ambassadeur des USA au Mexique, Dwight Morrow, et de sa femme Elisabeth, arrivés en octobre 1927; il leur céda sa maison de Cuernavaca, la Casa Mañana, la redécora pour eux et contribua à en faire également un centre de rencontre des élites intellectuelles et artistiques mexicaines et nord-américaines de l’époque.

En 1935, tournant important: Davis quitta la Sonora News Company et prit la tête du département des antiques et artisanat d’art du magasin de Frank Sanborn à Mexico. Ce qui, à l’origine en 1903, était un petit drugstore, était devenu au fil des ans un grand magasin; en 1919, il s’était installé dans l’ancien palais des comtes del Valle de Orizaba, la prestigieuse Casa de los Azulejos, à l’angle de la calle Madero. En 1923, Sanborns avait ouvert un rayon d’antiquité et beaux-arts incluant de l’argenterie. Depuis plusieurs années déjà (avant 1931), une collaboration s’était établie entre les deux voisins; finalement, Davis rejoignit Sanborns. Là, il continua son oeuvre de soutien des artistes et artisans d’art mexicains en présentant et en vendant leurs oeuvres. Il devint aussi, pour une part importante, l’inspirateur des modèles d’argenterie commercialisés par Sanborns, même si tout n’est, de loin pas, signé par lui. Parallèlement, il poursuivit une activité indépendante d’orfèvre, et l’on trouve des modèles portant son poinçon jusqu’au début des années 50.

Il quitta Sanborns en 1950 et dirigea, à partir de 1948 et jusqu’à la fin de sa vie, le Museo Nacional de Industrias y Artes Populares, avenidad Juarez, auquel il offrit une partie de sa collection.

Cet article est publié avec l’autorisation de la Rêvista, Mexico.

 

4- Ce superbe collier d'argent au motif central d'améthyste est sans doute l'une des dernières réalisations que Davis signa de son poinçon personnel; la présence d'un quinto à l'Aigle montre qu'il fut réalisé entre 1955 et 1961 et que Davis conserva jusqu'à sa mort une activité réduite d'orfèvre indépendant. Il est de style moderniste, qui s'imposa dans les années cinquante. Leland Fine & Decorative Arts Auction, 19 mars 2011, lot 404; adjugé US $ 3,600.

4- Ce superbe collier d’argent au motif central d’améthyste est sans doute l’une des dernières réalisations que Davis signa de son poinçon personnel; la présence d’un quinto à l’Aigle montre qu’il fut réalisé entre 1955 et 1961 et que Davis conserva jusqu’à sa mort une activité réduite d’orfèvre indépendant. Il est de style moderniste, qui s’imposa dans les années cinquante. Leland Fine & Decorative Arts Auction, 19 mars 2011, lot 404; adjugé US $ 3,600.