Gerard Fontaine

1- Tatiana essaie le collier Breakfast at Tiffany sous le regard de son créateur, Miguel Angel Ortiz. Taxco, août 2013

1- Tatiana essaie le collier Breakfast at Tiffany sous le regard de son créateur, Miguel Angel Ortiz. Taxco, août 2013

Les étrangers le savent rarement, les Mexicains ne le savent pas toujours: depuis plus de quatre siècles, le Mexique est l’un des premiers producteurs d’argent du monde. Avec l’Inde (et, disons, quelques autres pays, pour ne vexer personne), c’est aussi l’un des seuls qui maîtrise encore complétement l’art de le travailler; alors qu’en Europe, depuis le XIXe s., l’argenterie est devenue une activité industrielle, ici, une admirable école continue d’ouvrager, selon des techniques ancestrales que nous avons perdues, des objets de la plus haute qualité artistique.                                 

Le monde préhispanique travaillait de longue date l’or, l’argent et le bronze. L’orfèvrerie atteignit un sommet avec les Mixtèques, à Monte-Alban vers l’an mil de notre ère. Mais les métaux précieux avaient alors une signification bien différente de celle que le monde occidental leur attribue; pour l’imaginaire préhispanique, tout était lié au divin; l’argent, en particulier, était poétiquement considéré comme les «larmes» de la Lune, et un bijou d’argent reliait celui qui le portait à l’orbe céleste.

2- En cours de montage, le collier sur lequel le jeune et brillant joaillier Sergio Gomez Carbajal travaillait depuis plusieurs mois afin de le présenter lors de la Fiesta Nacional de la Plata de Taxco, en novembre 2013.

2- En cours de montage, le collier sur lequel le jeune et brillant joaillier Sergio Gomez Carbajal travaillait depuis plusieurs mois afin de le présenter lors de la Fiesta Nacional de la Plata de Taxco, en novembre 2013.

Avec l’arrivée des conquistadors en 1519, le sens des matériaux précieux changea, comme en témoigne la fondation, dès 1535, de la Casa de la Moneda de Mexico et l’émission des premières monnaies d’argent. L’argent et l’or passèrent d’un statut divin à un autre, très matériel, et la plata fut reliée au dinero. La prospection systématique du pays commença et, très vite, la Nouvelle-Espagne devint le premier producteur d’argent au monde; à la fin du XVIIIe s., la colonie fournira jusqu’à 66 % de la production mondiale. En 2011, après un bref épisode de quelques années pendant lesquelles il fut dépassé par le Pérou, le Mexique est redevenu le premier, avec 20% du total.

Naturellement, le métal était surtout exporté; toutefois, une importante orfèvrerie locale se développa, largement religieuse, du reste, et longtemps inscrite dans la continuité du caractère sacré que les peuples préhispaniques conféraient à l’argent. Dès le XVIe siècle, la confrérie des orfèvres d’argent (les plateros) de Mexico était, de loin, la plus riche et la plus puissante de la ville; malgré les vols, les fontes, les guerres civiles et étrangères et leurs pillages, de nombreux chefs d’œuvres sont encore là pour témoigner de ce que fut cette argenterie coloniale.

3- Dans un autre registre, deux objets de Carmen Tapia, l'un des jeunes talents les plus récompensés du pays: Recipientes "Celeste". Cuivre, argent 925, vermeil. 2013.

3- Dans un autre registre, deux objets de Carmen Tapia, l’un des jeunes talents les plus récompensés du pays: Recipientes “Celeste”. Cuivre, argent 925, vermeil. 2013.

De la Guerre d’indépendance à la Révolution, de 1820 à 1920 à peu près, l’activité de l’admirable école d’orfèvrerie d’argent fut gravement perturbée. Au sortir d’un siècle d’une histoire politique riche mais mouvementée, elle n’existait pratiquement plus. Heureusement, quelques hommes et femmes, d’abord venus de l’étranger puis relayés par les disciples mexicains qu’ils formèrent, ressuscitèrent cette Belle.

C’est un grand classique – pas seulement au Mexique; la création artistique procède toujours de la rencontre de deux modèles culturels, c’est le choc venu d’ailleurs qui éveille la créativité ou qui la réveille.

Ici même, pour ne prendre que deux exemples historiques bien connus, la fameuse laque dite maque naquit de la rencontre d’une technique traditionnelle de laque que pratiquait le monde préhispanique pour rendre étanche l’intérieur de ses récipients avec les laques venus d’Extrême-Orient par la nao de China et qui avaient une fonction essentiellement décorative. Autre exemple célèbre, celui de la talavera de Puebla, née, pour sa part, de la rencontre de la poterie traditionnelle et de la porcelaine venue par la même voie de Chine ou du Japon.

C’est vrai de l’artisanat d’art, c’est vrai de tous les arts et partout – le cubisme n’est-il pas né, disent les âmes romanesques, de la rencontre d’une statue africaine avec un tableau de chevalet européen dans l’atelier parisien d’un peintre catalán?

4- Wolmar Castillo: "Copa", métal argenté et jade mexicain ancien; diam: 15,2 cm. H.: 8,9 cm.  Wolmar est l'un des représentants actuels d'une des familles d'orfèvres les plus fécondes du pays depuis près d'un siècle.

4- Wolmar Castillo: “Copa”, métal argenté et jade mexicain ancien; diam: 15,2 cm. H.: 8,9 cm.
Wolmar est l’un des représentants actuels d’une des familles d’orfèvres les plus fécondes du pays depuis près d’un siècle.

C’est aussi ce qui s’est passé dans le domaine de l’argenterie au XXe s. et au Mexique; cette histoire, je vous la conterai au fil d’une série d’articles, tout en vous présentant quelques belles figures de créateurs contemporains qui illustrent, aujourd’hui encore, l’un des domaines les plus attachants de l’art mexicain. Des regards venus d’ailleurs, tels ceux de Frederick Davis, de William Spratling ou de Margot van Voorhies Carr (Margot de Taxco); des formes ressuscitées, arrachées à la nuit par les archéologues telle l’orfèvrerie mixtèque redécouverte en 1932 dans la célèbre tombe 7 de Monte Alban, qui inspira de nombreux artistes voire suscita leur vocation; des styles venus d’ailleurs, l’Art Nouveau, l’Art Déco, le Modern style des années 40, des années 50, des années 60, dont les créateurs mexicains surent faire leur miel – et qu’ils nourrirent en retour. Et ceci, jusqu’à aujourd’hui.

Car il ne faut pas vous y tromper. La tentation commerciale liée au tourisme a mis en avant une production d’argenterie qui n’a plus l’exigence artistique de naguère. Toutefois, le Mexique reste l’un des grands viviers de savoir-faire du monde; ici, non seulement subsistent de nombreux jeunes (et moins jeunes) sachant ouvrager l’argent à la main, mais encore perdure une vision artistique qui, tout en étant à l’affût de la nouveauté, sait aussi que le nouveau ne se confond pas nécessairement avec le beau, et que c’est le beau qui compte. Si vous allez à Taxco, la capitale mexicaine de l’argenterie, derrière les rouleaux de chaînes en argent faites au kilomètre par des machines en Italie, derrière les monceaux de pacotille racoleuse comme il s’en vend désormais partout, on peut trouver sans chercher loin des orfèvres grâce auxquels le lien immémorial entre l’argent et le divin, entre la matière et l’esprit – lien qui constitue le fond de tout art et qui répond, même dans notre monde soi-disant contemporain, à une aspiration fondamentale de l’être humain – reste bien vivant au Mexique.